L'aventure de Tintin au Centre Pompidou
LE MONDE | 20.12.06 | 16h09 • Mis à jour le 20.12.06 | 16h09

L'installation de l'exposition consacrée à Hergé et à son héros de BD, Tintin, au Centre Pompidou à Paris, le 18 décembre 2006.
AFP/JACQUES DEMARTHON
AFP/JACQUES DEMARTHON
Macabre prophétie ou promesse d'immortalité ? Les dernières esquisses de L'Alph-Art, la dernière aventure de Tintin, interrompue en 1983 par la mort de son créateur, vouaient le petit reporter à une destinée ambiguë : "Réjouissez-vous, votre cadavre finira dans un musée", lui annonçait, sardonique, Rastapopoulos. Menacé de se voir statufié de force sous la forme d'une compression de César, une arme pointée dans le dos, le héros marchait vers le néant. Les cases suivantes sont à tout jamais vides. Jusqu'au bout, Hergé ignora comment il les remplirait, léguant ainsi à Tintin l'angoisse perpétuelle d'une consécration qui sonnerait aussi l'heure du trépas.
Un quart de siècle a passé et voici que la prédiction se réalise : avec la vaste exposition que lui consacre, pour deux mois, le Centre Pompidou, l'oeuvre hergéenne trouve enfin sa place au panthéon de l'art moderne. Une exposition gratuite, dont l'ambition grand public est encore renforcée par son installation dans les espaces situés au plus près de l'entrée du Centre, et non au cinquième étage, réservé aux grandes expositions artistiques.
La présentation du Centre Pompidou déjoue le piège de la pétrification : accrochés à de larges panneaux blancs et mis en scène avec sobriété, les travaux du maître de la bande dessinée européenne ne perdent curieusement rien de leur force, cette magie du mouvement qui habite les personnages de la saga "tintinienne" dans une incroyable économie de traits.
Le secret de la fameuse "ligne claire" est tout entier là, dans ce génie graphique qui insuffle une vie aux visages et anime - au sens propre : donne une âme - à des corps de papier. Dénués de brio esthétique, les premiers dessins d'Hergé, publiés dans les années 1920 dans de modestes revues scoutes, portaient déjà en eux cette grâce naissante qui se confirmera par la suite jusqu'à la virtuosité des plus beaux albums.
Trois points pour les yeux et la bouche, deux petits arcs pour les sourcils, un "u" pour le nez, deux arrondis pour le visage et le crâne ; de Tintin, Hergé disait : "Il est toujours une ébauche ; son visage est une esquisse, un schéma." Cette absolue simplicité n'allait pourtant pas de soi : la présentation des étapes de l'invention hergéenne offre l'occasion d'une visite virtuelle dans l'atelier de l'artiste. Ici se dévoile l'envers du décor : des croquis de base, griffonnés au crayon pour figer un regard ou un geste, jusqu'aux planches grand format, surchargées ou corrigées au Typex, c'est une aventure dans l'aventure que cette quête de perfection que l'on devine perpétuellement frustrée.
Preuve que la magie opère toujours : à observer de près certains crayonnés de l'épopée lunaire, le visiteur pourrait croire que le dessinateur vient de quitter sa table en plein effort, tant est puissante l'énergie qui s'en dégage... Et l'émotion n'est pas moindre lorsque s'affiche, pour la première fois, l'une des huit planches mythiques des crayonnés de Tintin et le Thermozéro, histoire d'espionnage qu'Hergé abandonna après de longs travaux préparatoires.
L'ORIGINAL DU "LOTUS BLEU"
Joyau de l'exposition, la collection complète des 124 planches originales du Lotus bleu, dessinées entre 1934 et 1935, laissera pantois connaisseurs et néophytes devant leur troublante beauté, leur atmosphère mêlée de mystère et de poésie et le clair-obscur bleuté des scènes nocturnes, réalisées à l'aquarelle. "Romancier en images", tel qu'il s'est lui-même défini, Hergé se révèle à son meilleur dans cette aventure chinoise, tournant majeur de son oeuvre.
Sa rencontre avec un jeune sculpteur chinois, alors étudiant à Bruxelles, Tchang Tchong Jen - à partir duquel il crée le personnage de Tchang - lui ouvre alors de nouveaux horizons, graphiques et culturels. Son nouvel ami lui enseigne l'art du pinceau et lui communique l'envie de découvrir et de comprendre le monde ; cette double inspiration ne le quittera plus jusqu'à culminer - c'est le cas de le dire - dans Tintin au Tibet, l'épisode le plus touchant, le plus personnel et le plus esthétiquement accompli de l'oeuvre d'Hergé.
Longtemps persuadé de n'être qu'un artiste mineur, le dessinateur s'est souvent laissé aller à déplorer les limites de son exercice, comme si les vignettes dans lesquelles évoluaient ses personnages constituaient un cadre trop exigu, pour eux comme pour lui. "Je sais que je vaux mieux que ce que je fais actuellement ; et ce mieux, je le ferai un jour", écrivait-il à l'un de ses amis en 1948. Taraudé par la dépression, tenté par l'exil, il songeait alors à la peinture. Mais son expérience - trente-sept toiles abstraites que l'on dit marquées par l'influence de Miro et de Lichtenstein, mais qui n'ont jamais été exposées - le déçut.
Faisant sans doute contre mauvaise fortune bon coeur, Hergé s'est ainsi pleinement investi dans la bande dessinée, dont il a, sans l'avoir calculé, révolutionné les usages et les codes. Sa prouesse consista à faire entrer dans ses petites cases bien plus qu'une collection de personnages courant à l'aventure : un univers cohérent, par le trait autant que par l'esprit, et beaucoup de lui-même. C'est pourquoi, sans doute, il a bâti autour de Tintin bien plus qu'une oeuvre : un chef-d'oeuvre.
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"Hergé", Centre Pompidou, forum, mezzanine et niveau - 1. Tél. : 01-44-78-12-33. Du mercredi au lundi, de 11 heures à 21 heures, jusqu'au 19 février 2007. Entrée libre.
Tintin, les secrets d'une oeuvre, hors-série du magazine Lire, 7,50 €.
Hervé Gattegno
Article paru dans l'édition du 21.12.06.
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